Terres créoles

Architecture émancipatrice pour un centre d’accueil en Guadeloupe

JMA-FR Travail de Master SA 2025-2026

Image: Sarah Savoy

Ce travail interroge la capacité de l’architecture à participer à des processus de réparation et d’émancipation, à la fois sur les plans territorial et social, en proposant un centre d’accueil pour victimes de violences domestiques. Il s’ancre en Guadeloupe, territoire tropical français confronté à une combinaison de fragilités environnementales, sociales et historiques. Les aléas climatiques majeurs, les températures élevées, ainsi que les vulnérabilités sociales et identitaires y sont particulièrement marqués. Ces conditions, vécues de manière prolongée et exacerbée, ont conduit le territoire à développer des stratégies d’adaptation spécifiques, offrant un terrain pertinent pour penser une architecture ancrée, attentive aux usages et aux ressources locales.

La Guadeloupe est profondément marquée par l’héritage de la colonisation et de l’esclavage, qui ont instauré un système fondé sur la violence et la destruction des liens familiaux. Les séquelles de cette histoire se traduisent encore aujourd’hui, notamment par des violences intrafamiliales touchant particulièrement les femmes. Une femme sur cinq serait concernée par des violences domestiques, un chiffre probablement inférieur à la réalité. Dans ce contexte, la femme antillaise demeure pourtant le potomitan, le pilier central du lien familial et social. Prendre soin des femmes devient dès lors un levier de transformation systémique, capable de retisser les relations entre individus, territoire et culture.

Le site de Guéry, à Anse-Bertrand, s’inscrit dans cette réflexion. Situé à la croisée d’axes territoriaux majeurs, entre mangrove, espaces agricoles, centre-bourg et littoral de la Porte d’Enfer, il occupe une position charnière entre milieux naturels, dynamiques sociales et paysages habités. Ce positionnement en fait un lieu stratégique pour porter un projet d’ancrage, de réparation et de régénération, capable d’articuler enjeux humains, écologiques et territoriaux.

Le projet propose la création d’un centre d’accueil conçu comme un habitat-refuge de long terme, structuré autour d’un parcours de reconstruction progressif. Trois phases principales organisent ce cheminement : la protection, qui offre un lieu sûr, apaisant et protecteur ; la stabilisation, qui permet de retrouver des repères, de recréer du lien social et de s’inscrire dans un cadre collectif ; et l’autonomisation, qui accompagne la réouverture vers l’extérieur et la construction d’un nouveau projet de vie. Ces étapes sont soutenues par une architecture de seuils, de retraits et d’ouvertures graduelles, organisées autour d’un jardin intérieur, espace calme, lumineux et végétalisé, véritable coeur du dispositif.

À ces phases s’ajoute une dimension transversale essentielle : l’apprentissage par le faire. Le centre est pensé comme un chantier-école, où la manipulation de la matière et la transmissionde savoir-faire traditionnels, construire en terre, travailler le bois, jardiner, tresser, entretenir, accompagnent la reconstruction individuelle. Ces gestes pédagogiques revalorisent des pratiques locales tout en redonnant aux femmes une capacité d’agir concrète sur leur environnement.
La notion de communauté occupe une place centrale à travers l’organisation en cases et en lakou. L’autoconstruction devient un outil d’émancipation, permettant de reprendre confiance, de collaborer et de se projeter collectivement. Les constructions sont conçues comme démontables, réparables et déplaçables, afin de s’adapter à la mobilité des parcours de vie et à la précarité des situations. Chaque femme peut ainsi s’approprier une case, qu’elle pourra emporter avec elle lors de la phase de sortie.

Enfin, la phase de sortie prolonge le projet au-delà du centre. Un petit magasin, des activités agricoles, artisanales et de restauration, ainsi que la valorisation de ressources locales comme la sargasse, permettent d’ancrer le projet dans une dynamique territoriale élargie. Le centre devient alors un lieu-relais, inscrivant l’architecture dans un processus durable de réparation, d’autonomie et de partage.

Location
Fribourg
Semester
2025-2026 Automne
Module
JMA-FR Travail de Master SA 2025-2026
Stakeholders
  • Sarah Savoy - Student
  • Hani Buri - Professeur
  • Marina Marinov - Experte externe
  • Martine Lachat-Clerc - Experte durabilité